« ils [la] bâtissent en commun, et la communauté du travail est en même temps le but et le contenu de l’ouvrage lui-même »*
C’est l’histoire de la machine à vapeur. Une machine qui fournit tellement de puissance qu’elle révolutionne le monde entier. C’est une machine qui fait chauffer de l’eau, et la met sous pression. Pas plus, pas moins. Qu’est ce que fait aujourd’hui une centrale électronucléaire ? Elle chauffe de l’eau et la met sous pression. Pas plus, pas moins. La particularité de ce développement technique c’est d’abord de fournir une quantité d’énergie folle, qui met les trains sur les rails, envoie des fusées dans l’espace, qui motorise nos déplacements. Son invention bouleverse le rapport aux ressources : elle va tirer sa formidable puissance de partout, se servir de tout, partout où elle peut l’exploiter. Tout ce qu’il lui faut, c’est du combustible. Du combustible pour faire chauffer de l’eau. L’avènement de ce modèle – thermodynamique – bouleversa notre rapport aux ressources. Et pas seulement ; elle permit d’entrevoir quelque chose de plus inquiétant : l’entropie. Dans toute transformation, quelque chose disparaît ; découverte faite par Clausius, sur une machine à vapeur, la locomotive. La thermodynamique, parce qu’elle a besoin de ressources considérables, a mis en évidence qu’une partie de toute l’énergie utilisée se volatilisait.
Cette découverte a mené vers la prise de conscience de schémas irréversibles : toujours, quelque chose disparaît.
Le développement durable, prôné aujourd’hui, se contente de penser l’échéance de la mort – et son retardement obsédant. Parler de durabilité ne fait que figer les choses dans un semblant d’inaltérabilité. La peur qui pousse au maintient dans le temps est une illusion : sauver la face ne palliera pas à l’anéantissement. On croît encore à l’immaculée construction. Osons re-questionner l’irréversibilité à l’œuvre dans toute production technique. Soit, toute transformation engendre une dissipation de l’énergie. Mais il n’est pas question de fatalité, il est question d’équilibre : il nous faut mieux connaître les équilibres en jeu, mieux les appréhender, pour mieux les entretenir. Lorsqu’aujourd’hui on parle d’écologie, on fait s’affronter le développement technique et la nature. Nous nous inquiétons de protéger la nature, nous oublions de protéger l’homme. Dans un rapport d’équilibre plutôt que dans un rapport de force, l’homme ne serait pas tiraillé entre sa nature et ce qu’il produit d’artefact. Considérer le milieu dans lequel on vit revient à être plus attentif à ce que nous produisons, pour espérer re-mettre l’homme dans son rapport aux équilibres, dans une proximité à lui-même et au milieu dans lequel il se trouve.
Faire avec ce [et ceux] qui ne semble[nt] pas prévu pour ? Nous pensons qu’aujourd’hui il nous faut tirer profit de toute la matière déjà produite. Nous ne remettons pas en question le développement des nouveaux matériaux, des nouvelles technologies, mais nous constatons que trop de matière, invendable ou usagée, reste oubliée, mise à côté, détruite ou au mieux recyclée, perdant souvent ainsi ses caractéristiques intrinsèques dans une dépense importante d’énergie. Nous voulons prendre le temps de nous pencher sur ces matériaux mal exploités afin d’en tirer de nouvelles richesses. Les étudier avec l’aide et le savoir de ceux qui les produisent et les manipulent, découvrir leurs qualités pour être à même de les revaloriser et de les utiliser non en tant que rebut mais comme des matériaux à part entière.
Nous voulons construire avec ce [et ceux] qui ne semble[nt] pas prévu pour. Cela veut dire qu’il n’y a pas de projet anticipé et dessiné auquel il faudrait ensuite trouver des réponses techniques, forcer la matière à prendre des formes prédéfinies. Nous voulons sortir de cette volonté de performance et de maîtrise qui est bien plus un signe de défiance vis-à-vis de ce et ceux qui sont présents, qu’une volonté de faire avec. Pour nous, c’est donc la matière qui est le point de départ et le moyen d’arriver au projet. L’action et la conception se font dans le même temps : le but du jeu est de faire, et de regarder ce que l’on produit. C’est certes se mettre en danger, mais c’est souvent lorsque l’on est plus sûr de rien, qu’on se laisse surprendre, et que l’invention est possible. Surtout, c’est se servir des compétences plutôt que des connaissances, c’est être capable d’apprendre à tout instant, de ses erreurs, de ceux qui travaillent et réfléchissent à côté, et avec nous. La recherche de « devenirs » à partir des objets présents, pousse à une curiosité et une disponibilité aux choses qu’il faut apprendre et aiguiser. Se servir de tout ce qui est disponible, prendre un objet, un matériau, le rendre visible : il suffit parfois de l’isoler ou de le multiplier pour découvrir tout à coup un panel de possibilités, tant techniques qu’esthétiques, qui restaient voilées. Apprendre à regarder ce que l’on fait et écouter nos mains autant que nos paroles.
A partir de la constellation de savoirs-faires disponibles pour chaque lieu, chaque construction devient unique. C’est avant tout l’association des savoirs-faires des constructeurs qui donnent sa valeur à l’oeuvre créée. Jamais pareille, même si les matériaux le sont.
Si nous proposons une mise en valeur des savoirs-faires et de la matière, tout comme une restauration de la confiance entre les différents participants à une oeuvre commune, c’est parce que nous sentons que cette façon de faire est une alternative au capitalisme récupérateur de toute initiative, si bien fondée soit-elle. Le développement durable, l’écologie gisent déjà, vidées de leur substance, sous la colonisation instrumentalisée des espaces de liberté qu’ils souhaitaient pourtant faire naître. Si les conditions deviennent plus dures, écologiques autant qu’anthropologiques, il reste toujours ce que nous sommes, nous, au fond. Une communauté à dimension variable, qui se retrouve pour construire ensemble quelque chose qui parle de nous, et qui témoigne. Si nous parvenons, en accord avec nous-mêmes, à faire naître une autre poésie des formes, une poésie des échanges, des savoirs-faires et de la solidarité, de la confiance, alors nous pouvons espérer ne pas disparaître. Disparaître ne veut pas dire périr sous un possible cataclysme naturel ou une explosion industrielle, mais disparaître parce que nous n’aurions plus de raisons d’être ensemble. C’est cela qu’il nous semble important de réapprendre.
Partager des savoir-faire pour sortir de la spécialisation silencieuse et concurrentielle, réutiliser des matériaux hors circuit économique pour résister aux lois du marché. A côté, se contentant d’abords des rebuts, des restes, du non-commercialisable, nous pourrions réapprendre à construire, parce que construire c’est surtout partager.
* HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, à propos de la tour de Babylone, in Esthetique, t. III, 1ère éd. en 1832.
Mit : traduction allemande de la conjonction « avec », petite bête qui fait des trous dans les vêtements, à ne pas confondre avec : institut de recherche américain vaguement réputé.
Nous ne sommes pas techniciens, nous ne sommes pas artistes, ni philosophes, nous sommes peut-être tout ça à la fois, enfin nous sommes architectes. Nous sommes réunis dans un seul et unique but : explorer ! Parce que nous pensons l’effervescence collective comme mode de production, multiplions les expériences ! Car même faire quelque chose à moitié signifie déjà avoir fait quelque chose. Car tout est intéressant quand on est curieux.
Composé d’une quinzaine de personnes issues de l’école d’architecture de Nantes, le collectif mit s’est formé à la fin de l’année 2008. Formalisation d’une envie de travailler ensemble et d’expérimenter la production collective, Mit glane partout l’occasion de mettre en émulation le potentiel et les envies de chacun. Architecture, design, scénographie, mapping...
Des productions multiples, variées, mouvantes mais toujours inscrites dans le réel, dans la matière et dans une tentative de poésie.